• person speaking and holding microphone
    Photo by Sima Ghaffarzadeh on Pexels.com

    Puisque je souhaite m’imposer un devoir de réserve après avoir assumé des fonctions partisanes l’an dernier, je n’ai pas l’intention de couvrir la campagne électorale qui s’amorce au Québec. Ce billet constituera donc l’exception qui confirme la règle.

    Si j’étais journaliste — un journaliste davantage intéressé par les questions de fond que par le spectacle de la joute partisane — voici les questions que j’aimerais entendre poser aux différents candidats, particulièrement aux chefs de parti et à ceux qui pourraient être appelés à exercer des fonctions ministérielles en cas de victoire. La liste n’est évidemment pas exhaustive. Mais il me semble que certaines questions devraient être posées en priorité.

    En premier lieu, l’économie. Que proposez-vous pour amener le secteur manufacturier québécois à se transformer afin de réduire sa dépendance à l’égard des exportations vers les États-Unis? Comment allez-vous travailler avec le gouvernement du Canada et ceux des autres provinces pour que la stratégie québécoise ne soit pas conçue en vase clos, mais qu’elle puisse au contraire capitaliser sur la synergie des efforts de tous? Et qu’allez-vous faire, concrètement et rapidement, pour que le Québec contribue de manière significative à la libéralisation des échanges intérieurs au Canada?

    En deuxième lieu, les infrastructures. Compte tenu de l’ampleur de la dette associée aux investissements passés en infrastructures et des ressources qui devront être consacrées à leur maintien dans un état sécuritaire et fonctionnel, quelles seront vos priorités? D’où viendront les ressources nécessaires aux investissements requis? Quelle place accorderez-vous au secteur privé et au péage, particulièrement en ce qui concerne les infrastructures routières?

    La santé, ensuite. Les Québécois ont depuis longtemps cessé de croire aux promesses spectaculaires faites en campagne puis oubliées une fois au pouvoir. Que comptez-vous faire, de manière réaliste, pour améliorer l’accès à la première ligne et réduire les listes d’attente en chirurgie? Soigner, c’est bien. Mais être en santé, c’est mieux. Quelle place réelle la prévention occupera-t-elle dans votre approche de la santé? Et quels moyens concrets y consacrerez-vous?

    Le coût de la vie, évidemment. Sachant que vous ne pouvez pas tout faire et que vous n’aurez notamment aucune prise sur les prix internationaux ni sur les politiques monétaires des banques centrales, au Canada comme ailleurs, ne devriez-vous pas concentrer vos efforts sur le logement, qui pèse particulièrement lourd dans le budget des ménages, et plus encore chez les plus jeunes? Quel est votre plan?

    L’éducation, toujours un incontournable. On entend tout et son contraire au sujet de notre système d’éducation. Il serait très performant si l’on se fie aux tests qui permettent les comparaisons internationales. Mais les problèmes de décrochage — qui touchent particulièrement les garçons — et les difficultés vécues par les enseignants nous envoient un signal beaucoup plus préoccupant. Comment comptez-vous lutter contre ces deux fléaux? Pouvez-vous être plus précis dans vos propositions?

    L’ensemble des services publics et la situation budgétaire. Sachant qu’il est impossible de tout faire, comment allez-vous concilier votre volonté d’éliminer le déficit budgétaire d’ici 2030 avec celle de faire mieux en matière d’infrastructures, de santé, de logement, d’éducation et de développement économique, tout en maintenant la confiance des citoyens dans la capacité de l’État à rendre justice et à assurer la sécurité publique?

    À quoi êtes-vous prêts à renoncer pour financer adéquatement l’ensemble des services essentiels? Quelle sera votre approche en matière de révision des programmes moins essentiels? Comment allez-vous mobiliser la fonction publique dans un effort d’actualisation de ses missions et de modernisation de ses façons de rendre les services? Et croyez-vous vraiment qu’il soit possible de réduire les taxes et les impôts au cours du prochain mandat dans ce contexte général?

    Finalement, le vivre-ensemble et l’harmonie sociale. Dans un monde où règnent de plus en plus la polarisation et les tensions interculturelles, le Québec ne pourrait-il pas avoir un meilleur modèle à proposer? Comment allez-vous gouverner afin que les Québécois de toutes origines se sentent pleinement intégrés, comme membres à part entière de notre communauté? Comment faire en sorte qu’aucun talent ne soit gaspillé dans la tâche toujours immense qui nous attend : améliorer le sort du plus grand nombre et laisser à nos enfants une société meilleure que celle que la génération précédente nous a léguée?

    Je ne sais pas si toutes ces questions seront posées. Je ne sais pas non plus si nous obtiendrons toutes les réponses.

    Mais voilà ce qui, pour moi, devrait figurer parmi les grands enjeux de cette élection.

  • wooden pier with sailboat in calm water at colorful sunset
    Photo by Johannes Plenio on Pexels.com

    Je ne serai pas le seul à le dire ou à l’écrire, mais le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis confirme que son premier passage n’avait rien d’un accident de l’histoire. Sa deuxième présidence s’inscrit au contraire dans une dynamique dont il est l’accélérateur, par sa personnalité narcissique et sa désinhibition morale.

    Le pays qui a façonné un nouvel ordre international au lendemain de la Seconde Guerre mondiale — un ordre à l’intérieur duquel il additionnait les alliés et les partenaires — doute aujourd’hui de lui-même. Trump veut faire croire à son pays qu’il est une victime, victime de ses alliés démocratiques surtout, et que sa rédemption passera par l’étalage grossier et ostentatoire de sa puissance. Il y a visiblement un public disposé à le suivre. Mais cela ne permet manifestement pas de restaurer la grandeur de l’Amérique. Bien au contraire.

    Le Canada a longtemps tiré profit de sa proximité avec les États-Unis. Proximité géographique, proximité stratégique, et même proximité culturelle, le tout s’articulant autour d’une toile économique tissée serrée. Si nous avons nos propres défis, nous ne vivons pas la même crise existentielle que nos voisins.

    Au moment où nous nous inquiétons de la spirale infernale que devient cette « guerre commerciale », qui est en réalité une guerre beaucoup plus insidieuse contre notre souveraineté, nous devons nous en rappeler.  Nous continuons de nous comporter comme un pays décent. Nous continuons de croire en la démocratie. Et nous possédons les ressources nécessaires pour prospérer dans un monde où tout ne dépend pas de la seule existence du marché américain, aussi vaste soit-il.

    Assumons donc l’histoire telle qu’elle s’écrit.

    J’étais inquiet lorsque nous avons accepté de négocier sous la menace une entente qui ne pouvait être qu’une trêve éphémère. Avec le recul, c’est finalement une chance de n’avoir rien signé. Les États-Unis ne veulent pas d’un partenaire, mais d’un État vassal.

    Deux visions s’affrontent pour la suite.

    La première consiste à se convaincre que la tempête passera. Que la situation s’améliorera aux élections de mi-mandat ou dans trois ans, lorsque les États-Unis redeviendront alors quelque chose comme un pays « normal ». Refuser d’inscrire cette crise dans la durée, c’est refuser de faire notre deuil. Et sans ce deuil, nous ne serons pas en mesure de préparer l’avenir.

    Il ne s’agit pas de faire le deuil de notre amitié avec le peuple américain, mais bien celui d’une époque où nous pouvions tenir pour acquise notre relation privilégiée avec Washington.

    L’avenir exige une plus grande indépendance.

    J’en suis plus que jamais convaincu : il faut donner l’heure juste. Il nous faut dépasser le stade des tarifs et des contre-tarifs — contre-tarifs que j’appuie, en passant — pour mettre les bouchées doubles dans notre volonté de gagner en indépendance.

    Cela veut dire mettre en œuvre tous les leviers nécessaires à cette fin : politique commerciale, fiscalité, approvisionnement en défense, politiques industrielles, investissements stratégiques en infrastructure, et un véritable accord fédéral-provincial qui engage toutes les parties à libéraliser les échanges intérieurs.

    Il faut surtout cesser de procrastiner. Plus de faux-fuyants. Du vrai, du concret, et rapidement, afin que nos entreprises sachent à quoi s’en tenir et puissent investir en conséquence.

    Nous ne pouvons pas choisir ce que deviendront les États-Unis. Nous pouvons en revanche choisir ce que deviendra le Canada.

    Si un jour les États-Unis redeviennent un pays normal — souhaitons-le, mais nous n’avons pas le moindre pouvoir là-dessus — nous pourrons leur tendre la main avec dignité et amitié.

    Mais cette fois, en position de force.

  • clear night half moon in starless sky
    Photo by Wendy Calandrelli on Pexels.com

    Les enjeux budgétaires font rarement bon ménage avec une campagne électorale. Complexes, abstraits et parfois même contre-intuitifs, ils se prêtent mal aux slogans et aux promesses séduisantes que les partis égrènent dans l’espoir de convaincre suffisamment d’électeurs répartis de manière stratégique sur le territoire.

    Pourtant, le Québec s’est doté il y a près de trente ans d’une loi sur l’équilibre budgétaire. Dans sa version actuelle, celle-ci prévoit l’élimination complète du déficit d’ici 2030. Or, avec une inflation autrement plus élevée que celle qui prévalait alors, le rythme de croissance des dépenses de programme compatible avec cet objectif risque de laisser sans voix ceux qui ont dénoncé l’austérité des années 2014 à 2016. Ne serait-ce que pour cette raison, les partis auront du mal à éviter complètement la question du déficit lorsque les Québécois seront appelés aux urnes à la fin de l’été.

    On parle cependant souvent du déficit comme s’il résumait à lui seul tous les problèmes associés à un endettement excessif. Or, le gouvernement s’endette également pour faire des placements dont certains constituent des paris risqués pouvant se solder par des pertes, Northvolt n’étant que l’exemple le plus récent et le plus frappant. Il s’endette également pour financer des infrastructures, comme des écoles et des hôpitaux, mais aussi des routes et des ponts, dont il ne fait apparaître l’impact sur les dépenses et le déficit que progressivement. Progressivement, certes, mais avec des conséquences bien réelles.

    Par exemple, lors du dépôt de son dernier budget en mars dernier, le ministre des Finances du Québec faisait état de près de 6 milliards de dollars de dépenses d’amortissement liées aux investissements passés en infrastructure venant peser sur le déficit à éliminer d’ici l’exercice 2029-2030. Ce montant représentait à lui seul plus des trois quarts du déficit comptable estimé alors pour l’exercice 2025-2026. En outre, il prévoyait que cette charge budgétaire augmenterait de plus d’un milliard de dollars supplémentaires d’ici le retour prévu à l’équilibre budgétaire, une hausse qui dépasserait même, en pourcentage, celle prévue pour les intérêts à verser sur la dette. Ce ne sont pas seulement les intérêts qui contraignent les dépenses du gouvernement dans ses missions essentielles; ce sont aussi, de plus en plus, ses investissements passés en infrastructure.

    On en conviendra tous, ces investissements sont essentiels, autant pour assurer notre qualité de vie que la prospérité présente et future de notre économie.  Néanmoins, puisqu’ils grèvent une part importante et croissante des budgets pouvant être consacrés à d’autres missions, ils doivent être choisis de manière judicieuse et avec la plus grande rigueur.  Ce n’est malheureusement pas toujours le cas.  Il est toujours tentant de « faire de la politique » plutôt que de mettre en œuvre de bonnes politiques en matière d’infrastructures.  On entend parfois encore parler de « bonne dette » et de « mauvaise dette », donnant par exemple aux dépenses d’infrastructure un rôle plus structurant que celles consacrées au savoir et à l’éducation.  Il n’y a pourtant rien de plus faux. Fondamentalement, on peut bien ou mal dépenser en infrastructure comme on peut bien ou mal dépenser en éducation. 

    Nous avons besoin d’autant plus de discipline en matière d’investissements en infrastructure que nous avons eu tendance à stimuler ce secteur à chaque fois que pointait un ralentissement économique. Nous nous heurtons désormais à des contraintes de capacité et à des coûts de plus en plus élevés, rendant difficile et onéreuse la simple réalisation des travaux de maintien, alors même que nous devons continuer de préparer l’avenir. 

    Il est grand temps de mettre de l’ordre dans tout cela et de mieux prioriser nos choix. Cela implique aussi de revisiter certains tabous, notamment celui des modes de financement. Le recours au péage, que nous avons largement écarté au Québec, pourrait faire partie de la réflexion. Il pourrait permettre, comme on le voit fréquemment en Europe, de contribuer au financement non seulement du développement mais aussi du maintien des actifs routiers.  

    À défaut d’aborder la gestion des investissements en infrastructure avec la même rigueur collective que celle qui nous a conduit à mieux contrôler notre endettement financier, nous serons contraints à la répétition de ces exercices d’austérité tant décriés qui finissent par reposer sur les épaules d’un nombre restreint de missions pourtant essentielles.  Ce sera la santé et l’éducation, mais ce sera encore davantage tout le reste, ce quart des dépenses gouvernementales souvent oublié parce que ces deux grandes missions, plus sensibles aux pressions politiques immédiates, mobilisent naturellement davantage l’attention. 

    Il y a beaucoup de missions essentielles dans ce quart restant, des missions dont la croissance anémique des budgets peut compromettre à long terme la confiance des citoyens en la qualité de leur démocratie.  Ce n’est certainement pas la seule, mais permettez-moi de nommer la justice, cette grande oubliée de toutes les campagnes électorales.  

    On parlera donc peut-être de déficit en campagne électorale.  Essayons pour au moins une fois de visiter sa face cachée.  Nous y redécouvrirons peut-être des choses essentielles.  

  • « Qu’est-ce que tu cherches sur ce chemin? » m’a demandé l’ami Enzo, avec qui le dialogue ne s’est plus tari depuis que nos pas se sont croisés entre les Marches et la Toscane sur l’Italia Coast to Coast en 2024. « Simplement, la volonté d’être en chemin et de retrouver la paix de l’esprit que cela me procure », ai-je répondu. Marcher, c’est méditer sans même avoir à se le dire.

    C’est justement dans un moment de méditation que le nom de Compostelle est venu à l’esprit de Chantal Ladouceur, couturière de profession, qui y a trouvé l’inspiration d’un changement de trajectoire de vie. Ce virage l’a menée à s’établir dans la région de Mégantic et à y porter le projet de créer un parcours de marche reliant les villages du cœur du massif du Mont Mégantic à la ville de Lac-Mégantic, durement éprouvée par la catastrophe ferroviaire de 2013.  C’est en fédérant l’énergie et l’enthousiasme de ses premiers collaborateurs et de ceux qui allaient suivre qu’elle a donné naissance au Mini Compostelle de Mégantic, un chemin de marche pèlerine qui contribue désormais à la vitalité de ce territoire magnifique.

    Val-Racine, Scotstown, La Patrie, Notre-Dame des Bois, Piopolis, Baie-des-Sables et Lac-Mégantic, sans oublier les sentiers conduisant aux principaux sommets du massif du Mont Mégantic, voilà un itinéraire où le contact avec la nature, l’harmonie des paysages et la quiétude des villages ne devraient décevoir aucun marcheur en quête de paix de l’esprit.  La traversée finale de la ville de Lac-Mégantic, qui s’est reconstruite sans oublier depuis la tragédie de 2013, constitue par ailleurs un moment de recueillement et d’admiration pour la résilience de ses résidents.

    Pourquoi ce nom de Mini Compostelle? On se le demandera peut-être, puisqu’il n’existe évidemment aucun lien entre Mégantic et les chemins séculaires convergeant vers le tombeau de l’apôtre saint Jacques en Espagne.  Pour plusieurs, la réponse tient à ce que l’idée même d’un chemin à pied évoque : un moment d’introspection propice à une meilleure compréhension de soi, parfois à une remise en question de choix antérieurs, presque toujours à un sentiment de gratitude. Nombreux sont ceux qui ont connu Compostelle et qui ont souhaité retrouver une partie de cette expérience, à plus ou moins grande échelle, plus près de chez eux et, dans notre contexte, au Québec.  

    Pour moi qui n’ai pas fait Santiago de Compostela pour les raisons que j’ai évoquées dans un autre billet, le nom importe peu.  Ce qui compte, c’est le chemin, l’intention personnelle et le doux et naturel lâcher-prise auquel il invite.  Et je lève mon chapeau à tous ceux et celles qui rendent cela possible au Québec comme ailleurs.

  • colorful vintage globe showing north america
    Photo by Keverne Denahan on Pexels.com

    Le Canada politique et médiatique semble avoir développé une obsession malsaine à l’égard de l’ACEUM. Survivra-t-il aux caprices et aux humeurs changeantes du président américain? Retrouverons-nous un jour le niveau d’accès au marché américain que nous croyions acquis il y a encore quelques années? Quel sera le prix à payer pour préserver un accès désormais restreint en échange d’une réduction de certains tarifs sectoriels?

    Le simple fait que nous nous posions ces questions devrait nous amener à réfléchir. Un bon accord commercial est censé offrir un cadre stable et prévisible, permettant aux entreprises d’investir et aux gouvernements de planifier. Si son avenir dépend constamment des rapports de force politiques à Washington, c’est qu’il ne remplit plus sa fonction première.

    Lorsque le Canada a signé l’ACEUM, beaucoup ont estimé que l’essentiel de l’ALENA avait été préservé au prix de concessions modestes. Pour ma part, je n’en étais convaincu qu’à moitié. Certaines dispositions du nouvel accord me semblaient déjà réduire de manière importante notre marge de manœuvre future.

    Avec le recul, cette impression s’est renforcée. Nous avons échangé une entente institutionnellement solide et durable contre un accord dont la pérennité et les contours sont devenus perpétuellement incertains. Plus encore, l’ACEUM intègre davantage le Canada aux priorités géopolitiques et stratégiques des États-Unis, nous rendant tributaires des choix politiques d’un voisin infiniment plus puissant, mais aussi beaucoup moins stable et prévisible.

    Même s’il était théoriquement possible pour l’un ou l’autre de ses partenaires de se retirer de l’ALENA, aucune mention de date d’expiration ou de révision obligatoire n’en remettait en cause la pérennité au gré des cycles politiques américains. L’ACEUM donne ainsi aux États-Unis un puissant levier de négociation qu’ils sont susceptibles d’utiliser à répétition, et à leur seul avantage.

    À ce levier asymétrique s’est ajouté un resserrement des règles d’origine, tout particulièrement dans le secteur de l’automobile. En renforçant l’intégration des chaînes de valeur dont les États-Unis constituent le centre, ces règles induisent naturellement un alignement de la politique commerciale globale du Canada sur celle de Washington, sans que nous y ayons quelque mot à dire.

    Si le Canada et les États-Unis partageaient les mêmes grandes orientations, nous pourrions y voir une perte de souveraineté acceptable. Force est toutefois de constater que nos voies divergent de plus en plus en matière de politique climatique, industrielle et stratégique. Dès lors, cet alignement comporte un coût potentiel très élevé. Si l’on ajoute que l’ACEUM entrave la possibilité d’une entente commerciale significative avec un partenaire comme la Chine — ce que ne faisait pas l’ALENA —, nous avons là les ingrédients d’une subordination de nos intérêts économiques aux impératifs stratégiques américains.

    Le Canada a aujourd’hui besoin de diversifier ses partenariats en Europe, en Asie et ailleurs. Il a besoin de mettre en œuvre des politiques industrielles qui renforcent ses propres objectifs vitaux. Notre pays n’a pas besoin d’accroître sa dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis ; il a besoin d’accroître son espace de liberté. La diversification est bien plus qu’une politique commerciale : c’est dans les faits une politique de sécurité nationale.

    De ce point de vue, l’ACEUM n’est pas le modèle à suivre et nous devrions cesser d’en faire une obsession nationale. Si l’objectif des États-Unis est d’en renforcer les dispositions contraignantes, nous devrions poliment dire non. Certes, il faut être réaliste et chercher à maximiser notre accès au marché américain. Il faut cependant éviter de signer quoi que ce soit qui, obtenu sous la pression et la peur, ne ferait que nous acheter un calme éphémère dont le prix à payer à long terme serait prohibitif.

    Du courage, oui. De l’audace, certainement. Mais surtout, la défense assumée de nos intérêts présents et futurs.

  • an army of colorful wooden blocks men
    Photo by DS stories on Pexels.com

    Cette phrase, l’unanimità mi fa paura, m’habite depuis un moment déjà. J’ai beau me la répéter mentalement en français — l’unanimité me fait peur —, rien dans cette traduction littérale ne parvient à rendre ce qu’évoque en moi la version originale italienne.

    L’unanimité m’apparaît naturellement suspecte. 

    En dehors de quelques vérités fondamentales, qui sont rares, elle cache souvent une fuite devant le débat nécessaire. Elle assèche l’esprit critique. Elle tient lieu de vérité trouvée là où devrait plutôt se poursuivre sa recherche.

    L’unanimité n’est pas à confondre avec l’unité, même si ces deux mots ont une étymologie commune. 

    L’appartenance à une communauté permet de partager des repères, des références et des codes qui rendent possible la compréhension mutuelle, la médiation des différences et la recherche de compromis. Elle permet aussi d’accepter que certains désaccords persistent, parfois durablement, sans que cela ne délégitime la position de l’autre.

    L’unanimité, c’est autre chose. Elle ne se contente pas de rendre la vie commune possible malgré les différences ; elle aspire à les faire disparaître. Elle exige une communauté de pensée et supporte mal la divergence. Là où l’unité peut accueillir le pluralisme, l’unanimité tend à considérer toute dissidence comme une anomalie à corriger.

    Pourtant, le pluralisme n’est-il pas la condition normale de l’espèce humaine?  Les individus diffèrent par leurs expériences, leurs intérêts, leurs valeurs et leurs aspirations.  Le désaccord, oserais-je dire, est l’état naturel des sociétés libres.

    L’unanimité a donc quelque chose de profondément artificiel. Les régimes totalitaires l’obtiennent par la surveillance et la sanction des dissidences. Dans les sociétés démocratiques, se déploient plutôt des mécanismes plus subtils, mais redoutablement efficaces : la pression du conformisme, la recherche de l’approbation du groupe, la peur de l’isolement ou, pire encore, celle de l’exclusion.

    Dans un cas comme dans l’autre, l’unanimité n’en est souvent une que de surface. Sous une apparente homogénéité se cachent mille et une pensées naturellement dissidentes.

    Or, la culture politique du Québec semble avoir une propension toute particulière à la recherche de l’unanimité. 

    Les motions adoptées unanimement à l’Assemblée nationale y sont non seulement nombreuses, mais elles sont souvent brandies comme des preuves irréfutables d’un consensus définissant l’intérêt, la volonté et parfois même l’identité « nationale ».

    Dans une société pluraliste et, a fortiori, dans une assemblée où sont représentées des forces politiques diverses, cela devrait susciter quelques interrogations. Pourtant, celles-ci se font rares dans la sphère médiatique, où abondent par ailleurs les commentateurs qui valorisent ces manifestations d’unanimité.

    Ces « consensus québécois » sont ensuite fréquemment relayés à la Chambre des communes par le Bloc Québécois, qui a fait de leur défense l’une de ses missions essentielles. Pourtant, le pluralisme caractérise également la représentation des Québécois au Parlement fédéral. Les différentes sensibilités qui s’y expriment peuvent toutes se réclamer d’une légitimité démocratique issue du suffrage populaire.

    Dans ces circonstances, la prétention d’un seul parti à incarner ou à représenter les intérêts du Québec dans leur totalité apparaît difficilement justifiable. Elle n’en demeure pas moins cohérente avec cette culture ambiante qui tend à confondre unité et unanimité.

    Pour toutes ces raisons, je me méfie de ces consensus qui surgissent souvent sans véritable débat, et qui reposent parfois davantage sur la crainte de mal paraître que sur une conviction partagée.

    Une démocratie forte et dynamique n’a pas pour vocation de produire l’unanimité. Elle doit plutôt permettre à des désaccords parfois profonds de coexister sans remettre en cause la légitimité des opinions de ceux qui les expriment.

    L’unanimità mi fa paura.

  • « Les chemins sont addictifs » m’a dit un jour un pèlerin vivant en Sardaigne et croisé sur le Cammino di San Benedetto en Italie.  Je ne savais pas encore à quel point il avait raison dans mon cas.  Son constat, ou était-ce plutôt un avertissement, allait se vérifier. Les rechutes annoncées n’ont pas tardé à suivre.  Je me dois depuis d’en faire au moins un à chaque année.

    Les chemins de grande randonnée, les chemins de pèlerinage et les multiples formes intermédiaires qui ne sauraient être assimilées à des trekkings de grande nature font depuis longtemps partie du patrimoine territorial, historique et culturel européen. C’est moins le cas en Amérique du Nord et notamment au Québec.  La situation est toutefois en train de changer sous l’impulsion de passionnés de la marche qui souhaitent aussi contribuer à la vitalité des territoires qu’ils habitent ou pour lesquels ils ont développé un attachement particulier. 

    Je me suis procuré l’année dernière le livre Le Québec à pied, publié aux éditions Ulysse, lequel répertorie, illustre et décrit pas moins de 50 itinéraires dont 19 dans la catégorie des chemins de marche pèlerine.  Pour ma première rechute québécoise, j’ai choisi le Circuit de l’Abbaye, un itinéraire de 149 km en boucle depuis l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac dans les Cantons de l’Est.  

    Bien qu’il soit possible de n’en faire qu’une partie en optant pour sa portion nord ou sa portion sud, j’ai pour ma part choisi de le faire au complet.   Cela m’a permis de découvrir avec les yeux du temps long la diversité et l’harmonie du territoire couvert par sept municipalités de la MRC de Memphrémagog :  Austin, Orford, Eastman, Saint-Étienne de Bolton, Bolton Est, le Canton de Potton où se trouve notamment Mansonville, et bien entendu, Saint-Benoît-du-Lac.

    Le circuit ne présente aucune difficulté particulière sur le plan physique et peut constituer une excellente entrée en matière pour ceux et celles qui en sont à leurs premières armes en termes de marche pèlerine et veulent en quelque sorte « tester la température de l’eau ».  Le circuit est extrêmement bien balisé et toutes les informations nécessaires au succès de l’expérience (itinéraire, lieux d’hébergement et autres) sont disponibles moyennant l’inscription préalable auprès de l’organisation qui en assure le développement, le bon fonctionnement et la promotion.

    De mon côté, j’y ai consacré une semaine dans une quiétude d’esprit totale et au rythme d’une douce alternance entre la nature sauvage (quatre cerfs et un coyote ont traversé mon chemin), l’harmonie des paysages agricoles, la gentillesse de mes hébergeurs et la conversation spontanée avec les gens rencontrés au hasard du chemin.

    Je fais chaque fois ce constat : la solitude du marcheur a le pouvoir de faire fondre la distance qui nous empêche souvent d’engager la conversation avec les inconnus que nous croisons dans notre vie de tous les jours.  La conversation s’engage alors de manière spontanée dans les deux sens et surprend souvent par sa profondeur.  La marche pèlerine en solo n’a finalement rien de solitaire.       

    Cette première expérience de marche pèlerine au Québec ne sera certainement pas la dernière. Elle m’a rappelé que l’esprit des grands chemins peut se révéler tout près de chez soi.  Il existe aussi ici, à travers des initiatives portées par des passionnés qui tracent, au propre comme au figuré, les chemins de demain. Grâce à eux, notre territoire se découvre autrement : plus lentement, plus profondément et avec un regard renouvelé.

  • (Premier Ministre du Canada, Photos, Lars Hagberg)

    (Publié originellement en anglais sur le site Substack de SAGE)

    En tant que citoyen ayant la double nationalité canadienne et italienne, j’ai toujours vu d’un œil hautement favorable la perspective d’une relation plus large — et, à certains égards, plus profonde — entre le Canada et l’Union européenne. Lorsque The Economist plaide pour que le Canada rejoigne l’UE, et que le président finlandais Alexander Stubb invite le premier ministre Mark Carney à envisager sérieusement cette possibilité, on réalise qu’à l’instar de la chanson de Bob Dylan, « The Times They Are a-Changin’ » (les temps changent).

    Les liens entre le Canada et l’Europe s’inscrivent dans une multiplicité de connexions souvent séculaires : des relations économiques et diplomatiques profondes, d’innombrables histoires familiales et des expériences partagées dans les domaines de la culture, de la science et — parfois tragiquement — de la guerre.

    Mais quelque chose de nouveau est en train de se produire. Le comportement déroutant et souvent hostile de la seconde administration Trump ébranle les fondements de nos relations de longue date avec les États-Unis. Ce faisant, le Canada et l’Europe redécouvrent à quel point ils sont proches par leurs valeurs et leur vision du monde, à défaut de l’être par la géographie.

    Un virage vers un partenariat stratégique

    Preuve que le moment est mûr pour aller au-delà des gestes symboliques, cette vision commune se traduit par des actions concrètes. Des deux côtés de l’Atlantique, un sentiment renouvelé de destinée commune favorise une coopération qui dépasse largement la sphère économique, laquelle monopolisait encore l’attention il y a peu. Le soutien conjoint à l’Ukraine, la participation croissante du Canada aux initiatives européennes en matière de défense et de sécurité (y compris l’approvisionnement militaire) ainsi que sa présence dans des forums tels que la Communauté politique européenne, témoignent d’un changement qualitatif. La relation évolue rapidement vers un véritable partenariat stratégique fondé sur des intérêts mutuels.

    Pourtant, la coopération stratégique et les préoccupations partagées en matière de sécurité ne racontent qu’une partie de l’histoire. Si l’adage « l’union fait la force » incarne bien l’esprit du moment, une dimension moins discutée — et souvent négligée — réside dans la manière dont chacun peut devenir plus résilient et plus fort en apprenant de l’autre.

    À cet égard, le Canada et l’Europe ne sont pas de simples partenaires stratégiques dans un monde incertain. Ils représentent deux expériences différentes d’intégration politique :

    • L’Europe : sans devenir une véritable fédération, l’UE a réussi à créer un espace économique remarquablement intégré tout en accordant aux citoyens des droits qui transcendent les frontières nationales.

    • Le Canada : à l’inverse, le Canada est devenu une véritable fédération dotée d’une importante solidarité budgétaire entre ses régions, concrétisée par des programmes pancanadiens administrés au niveau fédéral. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une union politique beaucoup plus intégrée, le Canada continue de tolérer un espace économique interne beaucoup plus fragmenté que celui de l’UE.

    Ce que l’Europe peut apprendre du Canada : le fédéralisme budgétaire

    L’une des principales leçons des crises financières qui ont frappé l’union monétaire européenne entre 2009 et 2012 a été l’importance cruciale des mécanismes de partage des risques au sein d’une zone monétaire commune. La crise a révélé qu’une monnaie unique exige, en fin de compte, bien davantage qu’une politique monétaire unifiée. Elle nécessite également une capacité budgétaire commune d’une ampleur non négligeable, des instruments de dette partagés et une conception convergeante de la politique économique.

    Bien que des progrès considérables aient été accomplis depuis lors — du fameux « whatever it takes » de l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi en 2012 jusqu’à l’initiative NextGenerationEU en 2020 —, le fédéralisme budgétaire européen demeure un chantier inachevé.

    Alors que le budget central de l’UE reste proche de 1 % du PIB et que ses initiatives d’emprunt commun demeurent limitées, le gouvernement fédéral canadien opère avec une capacité budgétaire beaucoup plus grande. Les dépenses fédérales représentent près de 18 % du PIB, tandis que la dette nette dépasse 40 % du PIB.

    Sur ce point, le Canada offre un modèle utile. En tant que véritable fédération, il a institutionnalisé depuis longtemps les mécanismes de solidarité budgétaire que l’UE commence à peine à développer à grande échelle, fournissant ainsi une base institutionnelle durable que l’Europe n’a pas encore pleinement construite.

    Ce que le Canada peut apprendre de l’Europe : le marché unique

    Si le Canada peut servir de source d’inspiration pour l’Europe en matière de fédéralisme budgétaire, l’apprentissage se fait dans le sens inverse pour ce qui est de l’intégration du marché intérieur. Lorsque le premier ministre Mark Carney évoque l’objectif de créer « une seule économie canadienne plutôt que treize », il propose de faire ce que vingt-sept États souverains — vingt-huit avant le Brexit — ont réussi à accomplir depuis longtemps.

    Dès 1992, les Européens ont pris des mesures décisives pour établir les mécanismes juridiques contraignants assurant le respect des « quatre libertés », permettant aux biens, aux services, aux capitaux et aux personnes de circuler librement au sein de l’Union. En pratique, les obstacles réglementaires liés au lieu de travail, de résidence, d’investissement et d’affaires d’un citoyen ont été considérablement réduits.

    Bien que les frictions n’aient pas entièrement disparu et que des crises aient par moments mis le système à l’épreuve — de la pandémie de COVID-19 aux pressions migratoires —, le principe a globalement tenu bon :

    • Un ingénieur portugais peut travailler en Allemagne avec des barrières administratives limitées.

    • Une banque française peut s’implanter en Italie sans entraves.

    • Les biens et services en provenance de Pologne ou d’Irlande sont vendus dans toute l’UE sans se heurter aux obstacles provinciaux si fréquents au Canada.

    Trois décennies après l’achèvement du marché unique européen, les provinces canadiennes demeurent aux prises avec des règles disparates en matière de distribution d’alcool, des préférences locales dans les marchés publics et des systèmes divergents d’accréditation professionnelle.

    De toute évidence, si vingt-sept pays souverains ont réussi à y parvenir, treize provinces et territoires déterminés devraient être capables de trouver une voie de passage. Alors que le Canada commence à réaliser qu’il ne peut plus tenir pour acquis son accès privilégié au marché américain, il pourrait trouver en Europe non pas nécessairement un modèle à copier intégralement, mais une voie crédible vers la construction d’un marché intérieur véritablement intégré.

    Le pouvoir de la curiosité mutuelle

    Le développement rapide du partenariat stratégique entre le Canada et l’Europe constitue une réponse logique à un bouleversement géopolitique qui semblait autrefois impensable : le manque de fiabilité croissant d’une alliance de longue date centrée sur les États-Unis.

    Pourtant, les partenariats solides ne se construisent pas uniquement sur des vulnérabilités partagées. De mon point de vue de citoyen canadien et italien, je vois ces liens reposer tout autant sur la curiosité mutuelle — la volonté de reconnaître chez l’autre les forces que nous ne parvenons parfois pas à voir en nous-mêmes, et de nous inspirer ainsi du meilleur de chacun.

    Si le Canada et l’Europe savent saisir ce moment, ils découvriront peut-être que la coopération la plus précieuse n’est pas seulement celle qui les rend plus forts ensembles, mais aussi celle qui aide chacun à devenir plus fort individuellement.

    En ce sens, le Canada et l’Europe ont encore beaucoup à partager — et beaucoup à apprendre l’un de l’autre.

  • Sur le doute démocratique, les élites et la nécessité d’écouter avant de convaincre

    abstract black sculpture silencing gesture in monochrome
    Photo by Elena Kravets on Pexels.com

    Nos démocraties libérales traversent une période de doute profond. Il y a à peine quelques décennies, au moment de la chute du mur de Berlin, l’optimisme semblait presque sans limite. Elles se croyaient alors pratiquement invincibles. Aujourd’hui, elles paraissent fragiles, contestées, parfois même fatiguées. 

    Quelle est l’origine des déceptions qui ont permis à des leaders comme Viktor Orbán de gouverner la Hongrie sans interruption pendant seize ans, en revendiquant l’invention d’une démocratie « illibérale »? Quelle perte de repères a conduit un si grand nombre d’électeurs américains à porter de nouveau Donald Trump au pouvoir, alors même qu’il avait présenté les assaillants du Capitole comme des patriotes? Plus largement, d’où vient la fascination d’une partie de l’électorat occidental pour des figures autoritaires?  

    Je ne prétends pas avoir la réponse à toutes ces questions. D’ailleurs, il est peu probable qu’une explication unique puisse en rendre compte. Les transformations auxquelles nos sociétés ont été confrontées au cours des quatre dernières décennies sont d’une ampleur exceptionnelle. La mondialisation économique a bouleversé des équilibres autour desquels s’organisait la vie productive et sociale de centaines de millions de personnes. Les normes relatives à la famille, à l’orientation sexuelle et aux identités de genre ont été profondément redéfinies. Nous avons basculé, à un rythme accéléré, de l’ère analogique à l’ère numérique — de l’ordinateur personnel au téléphone intelligent, des réseaux sociaux omniprésents à l’émergence récente de l’intelligence artificielle.

    Tout cela est peut-être allé trop vite — et, pour certains, trop loin — sans que nos capacités d’organisation collective ne parviennent à canaliser ces transformations vers le bien commun.

    Face à cette accélération, il était sans doute inévitable que de nombreux citoyens se sentent désemparés, voire dépossédés. Dans ce contexte, certains en viennent à croire qu’ils peuvent reprendre le contrôle en se ralliant à des croyances ou à des idéologies que des leaders savent habilement capter et exploiter. Ceux-ci s’appuient le plus souvent sur un sentiment anti-élites désormais largement répandu dans le corps social.

    Pour ceux qui n’adhèrent pas à ce rejet, la tentation est de se réfugier dans un sentiment de supériorité — moral, intellectuel ou, plus prosaïquement, technique. Le réflexe consiste alors à vouloir éduquer ou ramener les citoyens vers la manière jugée appropriée d’aborder les enjeux, celle qui prévaut, sans surprise, au sein des institutions. Ce faisant, ils se posent en défenseurs d’un statu quo qui, pour beaucoup, ne tient plus ses promesses, accentuant ainsi la distance entre le discours institutionnel et la réalité vécue, nourrissant du même coup le sentiment anti-élites ambiant.

    Les institutions et ceux qui les dirigent gagneraient plutôt à faire preuve de modestie. Les défis auxquels nos sociétés font face dépassent les formules consacrées qui continuent pourtant de nous servir de repères. C’est en accueillant la critique et en acceptant d’évoluer qu’elles peuvent le mieux préserver leur crédibilité et ainsi contribuer à renforcer la confiance envers le fonctionnement d’une démocratie qui semble aujourd’hui désintéresser un grand nombre de citoyens.

    Si nous comptons aujourd’hui autant de citoyens déconnectés, déçus ou résignés, ce n’est pas en les regardant de haut que nous les immuniserons contre la séduction anti-démocratique dont savent si habilement user les « ingénieurs du chaos » décrits par Giuliano da Empoli. C’est plutôt en acceptant de porter le regard au-delà du cercle de « ceux qui savent », en reconnaissant la légitimité de critiques désormais trop répandues pour être simplement reléguées aux marges, et en retrouvant l’audace de changer les choses — au nom même de la démocratie. 

    En d’autres termes, ce n’est pas seulement en rappelant les mérites de la démocratie que nous la défendrons. Une démocratie se fragilise lorsqu’elle cesse d’être capable de se remettre en question. Pour mieux convaincre, ne faut-il pas d’abord mieux écouter? 

  • road signages
    Photo by Atlantic Ambience on Pexels.com

    De tous les concepts que j’ai appris en économie, le plus fondamental est pour moi celui des coûts d’opportunité. Méconnu, mal compris, ou commodément escamoté pour ne pas affronter les décisions difficiles, il est sans doute celui dont les implications sont les plus vastes — tant dans la sphère personnelle de nos vies que dans le fonctionnement même de nos démocraties.

    Réfléchir au coût d’opportunité, c’est réfléchir sérieusement à ce à quoi l’on renonce lorsque l’on choisit une voie plutôt qu’une autre. Or, rien n’est plus difficile que de renoncer à ce à quoi l’on tient ou dont on a simplement envie. Il nous est donc naturel de vouloir ne renoncer à rien, de tout avoir — même lorsque cela s’avère objectivement impossible. On peut croire un temps que l’on a réussi à éviter de choisir, mais c’est bientôt le coût de cet évitement qui nous rattrape. Le coût de toute décision — y compris celle de ne pas décider — finit toujours par se manifester. Décider, c’est toujours renoncer à quelque chose. Ce renoncement est l’opportunité sacrifiée. Le coût inévitable.

    Sur le plan matériel, même si la tentation du « achetez maintenant, payez plus tard » exploite habilement nos vulnérabilités, la réalité de nos contraintes budgétaires individuelles et le temps limité dont nous disposons nous ramènent assez vite à la discipline des choix réfléchis. C’est plutôt lorsqu’il s’agit de choix collectifs que l’illusion du tout avoir, du non-renoncement, tend à s’imposer — souvent dans la durée.

    Il est tentant d’en rejeter la faute sur celles et ceux qui s’engagent en politique. Si seulement ils nous disaient la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, pourrait-on penser. Sans pour autant donner le bon Dieu sans confession à l’ensemble de la classe politique, une question s’impose : sommes-nous vraiment prêts, en toutes circonstances, à entendre cette vérité — et à appuyer majoritairement les politiques publiques les plus susceptibles de nous faire progresser dans la durée comme société ?

    Les responsables politiques ne peuvent eux-mêmes durer sans être populaires. Or, la popularité se gagne souvent plus facilement en disant oui qu’en disant non, en multipliant les attentions clientélistes dont les coûts s’additionnent — au détriment de priorités autrement plus importantes.

    La politique repose en grande partie sur une dynamique de séduction : les bénéfices des actions publiques doivent être rapidement perceptibles, tandis que leurs coûts — les renoncements qu’elles impliquent — sont occultés ou reportés à un horizon suffisamment lointain pour que l’on croit pouvoir les ignorer. Ils finissent néanmoins, tôt ou tard, par nous rattraper. Et pourtant, même confrontés à cette réalité, nous continuons de peiner à la reconnaître, quitte à nous illusionner encore un temps sur notre capacité à repousser à demain des choix pourtant inévitables.

    Les exemples sont nombreux, même s’ils varient dans leur forme et leur intensité d’une société à l’autre. Le coût des changements climatiques liés à nos émissions de carbone est déjà bien réel, mais nous trouvons toujours de bonnes raisons de remettre à plus tard les actions nécessaires pour en contenir l’ampleur.

    On promet d’équilibrer le budget sans toucher aux dépenses de santé et d’éducation, en omettant de dire qu’il faudra, pour y parvenir, atrophier d’autres dépenses tout aussi essentielles — comme celles qui touchent la justice ou la sécurité publique. On prétend pouvoir à la fois entretenir les infrastructures existantes avec des ressources limitées et en construire de nouvelles.

    Lorsqu’il faut bien admettre qu’il faudra renoncer à quelque chose pour réconcilier l’irréconciliable, on s’invente alors une stratégie qui accélérera, par miracle, la croissance économique, rendant caduc tout besoin de sacrifice. On affirme même que tout cela se fera non seulement sans augmenter les impôts, mais peut-être en en réduisant le poids.

    Nous sentons bien que tout cela est peu crédible. Mais la politique n’est-elle pas aussi l’art de nous faire rêver ?

    Le défi est donc de conjuguer l’art de faire rêver avec celui du renoncement — de faire du second l’allié du premier. Car sans lui, le rêve risque de se dissiper : dans l’éparpillement des ressources que produisent les multiples occasions de dire oui, et dans l’accumulation d’une dette que l’on n’aura pas pris soin d’adosser à des priorités clairement assumées.

    Sommes-nous prêts à écouter les femmes et les hommes politiques qui nous proposeront un projet d’avenir où les priorités sont clairement établies et les renoncements assumés ? Après tout, il faut être deux pour danser le tango.

    Prêts pour la danse ?